Présence (et absence) des Noirs dans le cinéma français (I) septembre 9 2011
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Le 7ème Art est né en France il y a un peu plus d’un siècle, à une époque où notre pays dirigeait le deuxième plus vaste Empire colonial du monde. C’était l’âge du capitalisme conquérant, du « racisme scientifique » (cf. l’Essai sur l’inégalité des races de Gobineau dès 1853) et des « zoos humains ». L’idéologie raciale – et raciste – qui imprégnait alors la société française aura une influence décisive sur la représentation des Noirs dans le cinéma des premiers temps. Et pour longtemps… Qu’en est-il aujourd’hui ? Les choses ont-elles véritablement changé ? Petit panorama de la présence, en pointillé, des Noirs dans l’histoire du cinéma français. [première partie]
Le péché originel
C’est un fait, les Noirs sont présents sur grand écran dès le début de l’aventure cinématographique. Ils apparaissent en effet dans les « vues » des frères Lumière dès 1896. Il va sans dire que ces premières images de Noirs en France sont dictées par un regard colonialiste et éminemment raciste. D’ailleurs la plupart de ces saynètes ont été tournées en métropole à l’occasion de « zoos humains » et autres expositions coloniales. On y voit des Africains vaquant à leurs activités quotidiennes en décors factices (Nègres en corvée, Baignades de négrillons ou Repas négrillon datés de 1896). Dans Baignade de nègres par exemple, des enfants noirs sautent à l’eau (dans un bassin artificiel) pour récupérer semble-t-il des pièces de monnaies jetées par les visiteurs. Notons une variante antillaise avec ce titre Fort-de-France : négrillons jouant sous les arbres : Africains ou Antillais, un Noir reste avant tout un « négrillon » pour le regard paternaliste blanc.
Autre curiosité préhistorique, ce court-métrage burlesque tourné par Ferdinand Zecca pour Gaumont intitulé Un rêve de
Dranem (1905), premier film de fiction paraît-il à mettre en scène un personnage noir. On y voit ici le célèbre comique français (blanc) Dranem dans son lit s’imaginant en compagnie d’une jeune femme. Mais dès qu’il tente de l’embrasser, celle-ci se transforme en « négresse », ce qui a pour effet à la fois de dégouter et d’énerver au plus au point notre farceur national. Dans leur documentaire Paris couleurs (2005) Pascal Blanchard et Éric Deroo nous montre par ailleurs d’autres vignettes comiques de la même époque – et du même acabit – comme par exemple les pitreries du clown noir Chocolat (photo ci-contre).
Des Noirs oui… mais des Noirs américains
Après la Première Guerre mondiale, les choses changent quelque peu. Le rôle héroïque des tirailleurs sénégalais durant le conflit mais aussi le jazz importé par les GI’s afro-américains ou encore l’intérêt des avant-gardes pour « l’art nègre » (Picasso en tête) y sont pour beaucoup.
C’est à cette époque que Jean Renoir réalise Sur un air de charleston (1926), un court-métrage muet d’avant-garde avec dans le rôle titre le danseur noir américain Johnny Hudgins. Il s’agit avant tout d’une pochade surréaliste dans laquelle un Noir originaire d’Afrique centrale débarque en astronef (sic !) dans un Paris post-apocalyptique et apprend à danser le charleston grâce à une sensuelle jeune femme blanche simplement vêtue de sous-vêtements en pleine rue. Déroutant, baigné de phantasmes primitivistes alimentés par les « Revues Nègres » d’alors, ce film demeure une vraie curiosité à la notoriété somme toute très confidentielle. Le personnage noir ne déroge pas ici à la tradition du « blackface » (peau noircie et bouche dessinée en blanc) mais le récit, irrévérencieux et quelque peu incompréhensible, n’en est pas pour autant raciste (malgré la présence incongrue d’un troisième comédien déguisé en singe dont on se demande ce qu’il peut bien faire là). J’en veux pour preuve ce clin d’œil malicieux de Renoir aux stéréotypes du nègre cannibale : l’homme noir pense d’abord qu’il va être mangé par la femme blanche, avant que celle-ci ne lui apprenne à danser le charleston – ou comment renverser les stéréotypes raciaux pour mieux les remettre en question.
Plus notable est la présence sur les écrans de la célèbre Joséphine Baker, égérie du tout Paris depuis qu’elle a fait scandale dans la Revue Nègre en dansant frénétiquement sur des airs de charleston les seins nus et simplement vêtue d’un pagne de bananes attaché autour de la taille. Très vite le cinéma s’empare du phénomène avec La Revue des revues de Joe Francis (1927) long-métrage de fiction dans lequel la belle « sauvage » afro-américaine devenue sex-symbol interprète sur scène son propre rôle. Puis suivront des propositions plus consistantes avec La sirène des tropiques (1927) et surtout Zouzou de Marc Allégret (1934) et Princesse Tam-Tam d’Edmond Gréville (1935) dans lesquels elle tient les premiers rôles féminins. S’ils ont l’intérêt d’offrir une visibilité importante à une actrice noire, ces films n’en demeurent pas moins pétris de douteux sentiments paternalistes. Qui plus est, Joséphine Baker y interprète toujours le rôle de la maîtresse exotique abandonnée par son amant et bienfaiteur blanc. Nous retiendrons surtout de cet épisode que c’est une Afro-américaine qui a connu en premier les faveurs du public français (faveurs modérées tout de même compte tenu du succès relatif de ces films), comme si les Noirs américains ne pouvaient pas dans ce pays être associés à des « nègres ». C’est un constat que feront d’ailleurs par la suite nombre d’écrivains afro-américains exilés en France dans les années 40-50 comme Richard Wright ou Chester Himes : alors même qu’il est un Noir, l’Africain-américain échappe comme par magie au racisme anti-noir français. Autre conclusion à en tirer : la seule image acceptable du Noir sur l’écran blanc reste celle d’une métisse érotisée, victime inoffensive et objet de désir. Pour longtemps l’homme noir n’aura ainsi pas droit de cité au cinéma, ou alors dans des rôles de figuration et à condition qu’il soit infantilisé et réduit au statut de grand-enfant-à-éduquer. Il est symptomatique par exemple qu’aucun film de fiction n’ait célébré durant toute cette période de l’entre-deux-guerres (mais cela n’a pas vraiment changé…) l’action héroïque des tirailleurs, ni même les exploits de champions comme Battling Siki ou Panama Al Brown.
Les indigènes du cinéma colonial
Les années 30, qui s’ouvrent avec la grande Exposition coloniale du bois de Vincennes et la publication des aventures de Tintin au Congo, marquent l’apogée de la propagande coloniale en France. Rien d’étonnant dès lors à ce que l’idéologie raciale imprègne les récits des premières années du cinéma parlant, à travers notamment un genre-phare de l’époque, le film colonial.
Mais avant d’entrer de plein pied dans ce genre exotique par excellence, sorte de western à la française, arrêtons-nous d’abord sur un film symptomatique d’une certaine mentalité de l’époque : Le Blanc et le Noir de Robert Florey, d’après Sacha Guitry, sorti en 1931. Ce film raconte les déboires d’un bourgeois cocu (Raimu) qui découvre avec stupeur que son épouse vient de donner naissance à un bébé de couleur noire (« Oh non de Dieu c’est un nègre ! »). Celle-ci a en effet eu une aventure avec un chanteur noir américain de passage mais tout s’est passé dans l’obscurité et elle-même ignore tout de la couleur de son amant d’une nuit. La suite ne sera qu’une succession de bons mots (« elle était d’une humeur noire ») et de répliques « drolatiques » du genre : « Mon pauvre ami, il serait simplement bicéphale ou hermaphrodite, il n’y aurait rien à dire, mais un Noir… Oh la-la-la-la ! Un Noir… Ah mon pauvre ami ! » s’émeut le médecin avant de conclure : « C’est un nègre, il faut en faire votre deuil ». Bien sûr il faut remettre tout cela dans le contexte de l’époque. Il n’empêche, comique de boulevard et humour raciste font bon ménage dans la France de la troisième République finissante, comme en témoigne encore Bouboule 1er roi nègre de Léon Mathot
(1934) nanar mettant en scène le chanteur blanc Georges Milton et dans lequel apparaît pour la première fois à l’écran Darling Légitimus dans un rôle de complément. A défaut d’avoir pu voir ce film, en voici un résumé emprunté à dvdtoile.com : « Bouboule est chargé par des bandits de passer frauduleusement des diamants de France au Sénégal. Les bandits ont pris sur sa tête une assurance-vie et tentent de le faire disparaître au cours de la traversée. Mais Bouboule déjoue leurs manœuvres et s’installe dans un village sénégalais dont il devient roi ».
Sur un registre plus sérieux, citons deux films-phares du cinéma colonial français situé en l’Afrique noire : le premier s’intitule Brazza ou l’épopée du Congo de Léon Poirier (1939) qui est tout à la fois un film historique, un récit d’aventures exotiques et une commande de propagande à la gloire de la colonisation française. Il raconte les exploits de Brazza, l’explorateur français qui découvrit et rattacha le Congo à l’Empire français à la fin du XIXe siècle. Le deuxième, L’Homme du
Niger de Jacques de Baroncelli (1939), évoquant « l’action civilisatrice » de trois officiers blancs, est aussi un film colonial situé lui au Soudan (actuel Mali) et suintant tout autant le bon paternalisme européen. Notons que la plupart de ces films sont actuellement difficiles à voir et n’ont pas été réédités en DVD (1), sans doute parce qu’ils ne font preuve d’aucune originalité artistique, mais aussi, à n’en pas douter, parce qu’ils ont aujourd’hui quelque chose de honteux pour la France « black blanc beur » du XXIe siècle qui peine toujours autant à affronter son passé colonial.
(à suivre…)
Note :
(1) Bien qu’éditées une première fois en VHS dans les années 80, la plupart de ces œuvres n’ont pas connu les faveurs du DVD. Saluons toutefois la programmation « La France et ses colonies » de la chaîne Histoire qui diffusa notamment L’Homme du Niger et Brazza ou l’épopée du Congo en janvier et février 2011, films précédés de présentations de Jean Tulard.
Régis Dubois ©lesensdesimages2011
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