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DSK menotté : la photo qui fait mal à la démocratie française mai 17 2011

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(Par soucis du respect de la présomption d’innocence, la photo originale n’est pas affichée).

La plupart des commentateurs l’ont dit : l’arrestation de Dominique Strauss-Kahn à New-York le 14 mai pour agression sexuelle constitue un véritable « coup de tonnerre » (dixit Martine Aubry) sans précédent dans le paysage politique français de la Cinquième République. Car enfin, comment un « ex-futur » candidat à la présidentielle, donné gagnant par tous les sondages un an avant le scrutin, peut-il d’une manière ou d’une autre être associé à un crime aussi sordide ? La parution le lendemain dans tous les médias de la photographie du patron du FMI menotté et encadré par des policiers américains ne fait qu’ajouter au trouble. D’autant que l’image en question renforce la portée dramatiquement symbolique de l’événement. Une photographie qui fait très mal à la démocratie française dans un contexte de marasme économique et de montée des populismes en Europe et en France en particulier. Et pour le coup, quelque soit l’issu de l’affaire, force est de constater que le mal est déjà fait.

Comprenons bien que ce qui nous intéresse ici ce n’est pas la vérité des faits mais bien les conséquences supposées que cette image forte pourrait avoir sur l’opinion publique.

Commençons par dire que la première signification de cette photographie est bien de nous montrer un homme COUPABLE - sans ambigüité : mains que l’on imagine menottées, visage fermé quasi-patibulaire, regard mauvais. Il va sans dire que la présomption d’innocence est ici bien dérisoire face au choc émotionnel suscité par la photo – choc émotionnel renforcé par le récit tragiquement romanesque des événements (pensez donc, un homme si puissant tombé aussi bas). La mise en scène semble d’ailleurs manifeste à telle enseigne que l’on croirait l’image tout droit sortie d’une série policière télévisée : les agents, tels des héros de sitcom, badges fièrement épinglés sur le torse, dévoilent devant les objectifs de la presse du monde entier leur prise (leur « proie ») en ayant bien soin de prendre la pose et une moue de circonstance. Autre élément intéressant, le dossier que le policier à la droite de l’image porte sous son bras. Hasard ou pas, cet accessoire semble nous dire « nous avons toutes les preuves ici dans cette enveloppe » (un peu à la manière de McCarthy lors de la chasse aux sorcières – enveloppe brandie comme une menace mais dans laquelle rien ne figurait à l’époque). Enfin remarquons que les deux hommes portent une cravate (signe de tenue soignée et « civilisée »), à la différence du prévenu et qu’ils sont manifestement plus jeunes que lui. De là à voir un symbole de la jeune Amérique saine et démocratique (civilisée) opposée à la vieille Europe décadente et archaïque, il n’y a qu’un pas…

Voyons maintenant ce qu’il en est de l’homme arrêté. Le regard d’abord, effrayant de détermination. Comme les policiers, DSK regarde en hors-champs, vers la droite de l’image, sans doute vers un photographe (lui aussi prend la pose donc) mais aussi, symboliquement, vers l’avenir, la suite des événements, le procès. La tenue, col de chemise blanche ouverte et pardessus noir, est plutôt « normale », légèrement froissée. Notons que n’y figure aucune couleur et que cette longue veste noire pourrait bien nous faire penser à une soutane. Le fait cependant que l’homme ne porte pas de cravate semble assez étonnant. Sans doute est-ce la procédure classique (pour éviter les risques de pendaison ?). Pour autant on a l’impression que DSK, déchu et « démasqué », n’a plus droit de porter son costume de notable, son insigne de respectabilité en quelque sorte. Autre symbole puissant, les menottes (supposées puisqu’invisibles sur ce cliché). Bien que la chose relève là encore d’une procédure sans doute normale aux USA, ici en France le fait n’a pas manqué de choquer une grande partie de la classe politique. Car enfin, pourquoi faudrait-il attacher DSK ? Présenterait-il un quelconque danger ? Etait-il indispensable de contenir ainsi « la bête » ? Strauss-Kahn serait-il un nouveau Hannibal Lecter dont il faudrait entraver tous les faits et gestes. C’est ce que l’on pourrait penser au regard des chefs d’inculpation qui nous présente le présumé coupable comme un véritable « monstre » assoiffé de sexe et de violence.

Tout cela a bien sûr quelque chose de très troublant, d’autant que cette image contraste violemment avec l’idée que nous nous étions faite de l’homme public au cours des derniers mois, voire des dernières années. C’est une donnée importante. DSK nous était « familier » et faisait partie du paysage politique français (d’autant plus ces derniers mois où nous avions pu le voir dans son intimité, chez lui, filmé pour Canal+). Et, quoi qu’on en dise maintenant, il était « des nôtres ». Sans compter qu’il est marié à Anne Sinclair, autre figure éminemment familière des Français. Et soudain, sans crier gare, sans qu’on ait même le temps d’encaisser la nouvelle de son crime supposé, voilà que cette image nous saute à la gorge. La violence de la photo est ainsi à la hauteur de la surprise, du choc et de l’irrationalité des faits. Et puis il se joue, me semble-t-il, chez beaucoup de Français (et à fortiori parmi les politiques) un effet de transfert, d’identification. C’est aussi un Français qui est ainsi mis en difficulté dans un pays étranger devenu soudainement « hostile » et hargneux. Et bien sûr que c’est toute la France qui va en pâtir. N’étions-nous pas déjà considérés par beaucoup d’Américains comme des séducteurs libertins portés sur le sexe (cf. « french kiss », le Moulin rouge, BB, Les Liaisons dangereuses, Sade, etc.), voire comme des arriérés pour certains (la « vieille Europe »). Mais il y a surtout une chose qui me trouble au plus au point. Si l’Amérique apparaît ainsi comme un pays réellement démocratique dans lequel une femme de ménage originaire d’Afrique peut destituer un homme blanc et riche aussi puissant que DSK, serait-ce à dire que chez nous il n’en est rien. Autrement dit, si la plainte avait été déposée ici en France, aurait-elle donnée suite ?

Venons-en donc maintenant aux conséquences que ce cliché – et que cette affaire – pourrait bien avoir sur la vie politique française.

Commençons par dire qu’au-delà de la culpabilité affichée de l’homme par cette mise en scène dramatique (qui ne laisse, rappelons-le, aucune place à la présomption d’innocence) c’est aussi et surtout un symbole qui est ainsi livré à la vindicte populaire. Et de quoi, précisément, DSK pourrait-il bien alors devenir le symbole ? J’avancerai ici quelques hypothèses qui ne reposent sur aucun sondage d’opinion mais sur des intuitions personnelles et sur quelques commentaires glanés ici et là sur le Net.

Première conséquence, cette photo pourrait bien aggraver la mauvaise image de la classe politique française - façon « tous pourris ». La crise est passée par là et les termes même de « criminalité en col blanc » et de « patron voyou » ont fait leur chemin. Une criminalité et des « affaires » qui n’épargnent donc pas « l’ex-futur » président de la République. De quoi nourrir antiparlementarisme, abstention et vote protestataire…

Deuxième victime : la gauche. A peine la presse s’émouvait-elle du « train de vie » de DSK (avec ses costumes de plusieurs milliers de dollars, nous dit-on) qu’une affaire de mœurs terrible venait définitivement entacher la réputation de l’ex-futur-candidat du PS – et par voie de conséquence, éclabousser le parti tout entier (dont la plupart des membres soutiennent le « monstre »). Car enfin, en plus de donner des gages aux pourfendeurs de la « gauche caviar » voilà qu’un des responsables les plus en vue du parti est accusé d’agression envers une “pauvre mère célibataire noire du Bronx” employée comme femme de ménage dans un hôtel. Pas très socialiste tout ça… Comment croire dès lors, pourront dire certains, que le PS a pour dessein de protéger les plus faibles…

Autre dégât collatéral, me semble-t-il, la collusion politico-médiatique (réelle ou supposée) qui fait dire à Marine Le Pen, dès l’annonce de l’arrestation de DSK, que les penchants de l’inculpé étaient « un secret de polichinelle », autrement dit que tout le monde – comprenons le cercle des journalistes et politiques parisiens – savait que DSK était un “pervers sexuel”. On connaît la rengaine « on vous cache des choses », « on ne vous dit pas la vérité » etc. Ajoutons que pour ne rien arranger l’accusé est marié à l’une des plus célèbres journalistes du PAF. Et il n’est pas le seul homme politique dans ce cas.

Enfin comment, au risque de déranger, ne pas associer ce terrible événement à la judéité du personnage (par ailleurs ouvertement pro-israélien). Il suffit d’ailleurs de surfer sur le Net cinq minutes pour lire jusqu’à la nausée des insultes antisémites (du style « c’est clair que DSK est un pervers comme la plupart des Juifs » sic !). Et ne nous leurrons pas, Strauss-Kahn incarne pour les racistes de tous poils la cible idéale et l’affaire ne manquera certainement pas de réveiller les vieux démons des années 30-40. Pensez donc, l’homme est à la tête du FMI, autrement dit de la finance internationale. Je n’en rajouterai pas davantage pour ne pas donner encore plus de grains à moudre aux antisémites.

Bref, c’est peu de dire que l’événement, symbolisé par cette image terrible, est un véritable séisme. Et qu’il tombe très mal, vu le contexte actuel. Mais peut-être suis-je trop alarmiste et me trompe-je. Peut-être aussi que cette photo évoquera pour beaucoup l’image d’un homme traqué, victime de quelque complot. Car ne l’oublions pas, les images demeurent polysémiques et leur signification peuvent évoluer avec le temps. A suivre donc.

R.D. Article rédigé le 16 mai 2011, réactualisé le 18 mai.

Légende : Affiche de propagande éditée sous le gouvernement de Vichy (entre 1940 et 1942) de funeste mémoire qui nous rappelle quelques associations douteuses chères à l’extrême droite (Capitalisme + Internationalisme + Parlementarisme + Démocratie + Communisme + Juifs + Spéculation + Avarice + Pots de vin, etc. = faillite de la France). Reste à voir si ces idées ne vont pas de nouveau fleurir à la suite de cette sordide affaire DSK. A nous de rester vigilent.

PS : Fait troublant lié au hasard des calendriers, France 2 programmait le 17 mai à minuit passé, soit deux jours après la révélation de l’affaire DSK en France, le film Stavisky d’Alain Resnais (1974), une programmation en lien avec la palme d’honneur décernée à Belmondo à Cannes. Il n’empêche que la coïncidence est étonnante… Rappelons qu’en 1934, cette affaire “fit éclater un scandale politique puisqu’il se révéla que Stavisky était déjà poursuivi par la justice, poursuites étouffées sur intervention de ministres ou de parlementaires corrompus (…) Les adversaires du régime voyaient dans cette affaire une nouvelle preuve de son abaissement. Un accès d’antiparlementarisme saisit le pays, encore plus violent que celui occasionné par l’affaire Hanau, ou encore l’affaire Oustric. Il aboutit à l’émeute [fascisante] du 6 février 1934. Léon Daudet inventa à l’occasion de cette affaire le néologisme de « stavisqueux » pour désigner les complices, ou prétendus complices, de Stavisky. A l’antiparlementarisme il faut ajouter un regain de la propagande antisémite, due au fait que Stavisky était issu d’une famille juive” (source : Wikipedia).


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