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La blaxploitation ou l’âge d’or du cinéma noir (II) janvier 8 2011

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Pour le public noir comme pour les acteurs afro-américains, la blaxploitation, véritable phénomène de mode, fut une sacrée aubaine ! Pour la première fois en effet depuis des décennies, apparaissaient à l’écran des héros et des héroïnes noirs dans une multitude de films de genres très divers. Revisitées à la mode ghetto-funk-stylistic, ces œuvres black, modestes par leur budget, n’en demeuraient pas moins étonnamment créatives. Objets hybrides assez déroutants au premier abord, ces films reprenaient les principaux genres du cinéma mainstream et les habillaient de ce que la culture du ghetto faisait alors de meilleur : la musique soul et ses rythmes suaves ou frénétiques, les tenues vestimentaires excentriques, clinquantes et bariolées (avec pat d’ef et cols pèle-à-tarte), les coiffures afro (avec favoris et moustache), une façon d’être et de se faire voir (les manières de parler en argot, de marcher à la cool, de se saluer…). Toute cette sous-culture qui émanaient du ghetto noir – et le plus souvent de Harlem, toujours considérée comme la capitale culturelle de l’Amérique noire, bien que sur le déclin – inondait en retour et par mimétisme la vie de tous les jeunes de la communauté. La musique soul, qui connaît à cette époque un extraordinaire essor, est un élément omniprésent et primordial dans les films de blaxploitation, dont les bandes-originales sont signées des plus grands noms de la musique populaire noire du moment : Isaac Hayes (Shaft, Three Tough Guys, Truck Turner), Curtis Mayfield (Superfly, Sparkle, Let’s Do It Again, A Piece of the Action), James Brown (Black Caesar), Marvin Gaye (Trouble Man), Salomon Burke (Hammer), Barry White (Together Brothers), etc. Le cinéma de blaxploitation participe ainsi de toute l’effervescence culturelle de cette époque, témoignant d’une formidable volonté de changement, d’une radicalité revendiquée, mais aussi d’une certaine confusion sur le plan politique.

Il est intéressant de relever ici le rôle important joué par la violence, nouvellement affranchie de la censure, dans beaucoup de ces œuvres et notamment dans les films d’action qui constituent la majorité des blaxploitation movies. Que ce soient les films de gangsters (Black Caesar, The Mack, The Black Godfather), les westerns (Buck and the Preacher, The Soul of Nigger Charley, Adios Amigo) ou les films de karaté (Cleopatra Jones, Black Belt Jones), la plupart sont construits sur des rapports de force opposant un héros noir et un méchant blanc, le plus souvent raciste, plus ou moins associé à la police ou à la mafia et, par extension, à la société WASP. Citons pour exemple la scène où Fred Williamson, dans Black Caesar, cire les chaussures d’un policier blanc raciste avant de saisir sa boîte à cirer et de le frapper violemment jusqu’à ce que mort s’ensuive pour se venger du passage à tabac dont il avait été victime adolescent. Dans Foxy Brown, Pam Grier émascule littéralement son oppresseur blanc qui l’avait violée et rapporte la chose dans un bocal en verre à la compagne de celui-ci, la matrone des gangsters. Dans Slaughter (Massacre), Jim Brown achève de sang-froid un policier blanc prisonnier d’une épave de voiture qui lui crache des injures racistes au visage. Les exemples en la matière ne sont pas rares (voire encore Coffy ou Truck Turner) et il est aisé de faire un parallèle entre ces scènes d’une extrême violence et la frustration, la colère et l’agressivité qui animent beaucoup de jeunes Noirs à cette époque, comme en témoigne la radicalisation des mouvements contestataires. Véritable exutoire spectatoriel, ces œuvres font indéniablement fonction de catharsis. En ce sens, elles marquent une certaine rupture avec les valeurs de la société blanche, à l’image du courant Black Power, concept affectif faisant diversement appel à une mystique relevant à la fois du nationalisme, du séparatisme et de la rhétorique révolutionnaire. Les films de blaxploitation se distinguent en cela des races movies qui, comme nous l’avons vu, illustraient un certain état de fait – la ségrégation – mais ne prenaient pas véritablement fait et cause contre ce modèle. Les blaxploitation movies, eux, célèbrent avec emphase la négritude et surtout dénoncent violemment un système en stigmatisant le racisme et les agissements de certains policiers blancs.

À l’image, le cinéma de blaxploitation, imprégné des expérimentations filmiques de son époque, crée un authentique univers esthétique caractéristique : mouvements rapides de caméra, vues subjectives et décadrages, effets de réalisme grâce principalement aux décors naturels urbains, rythme soutenu du montage dans les scènes d’action, sous-exposition et obscurité (beaucoup de scènes en nocturne), effets psychédéliques (utilisation de filtres divers, flous, solarisation, décomposition de l’image – surtout dans les scènes à caractère érotique)… Autant d’effets destinés à rendre compte de cet univers singulier, parfois violent et sordide, qu’est le ghetto.

Films de genre obligent, les récits de ces productions de série B ont par ailleurs adopté un certain nombre de schémas et de scènes immuables et incontournables : il en va ainsi des qualités extraordinaires de ces super-héros noirs (supermen et superwomen) luttant contre le méchant Blanc de service, mais aussi de la course-poursuite en voiture, de la scène érotique stylisée, du meurtre sauvage qui appelle la vengeance ou de l’interlude musicale dans un cabaret sordide et enfumé. Le cinéma de blaxploitation a su ainsi créer un univers propre, facilement reconnaissable, qui par la suite sera repris ailleurs (voir le cinéma de Quentin Tarantino par exemple). L’utilisation de la musique soul (et les riffs de guitare façon Shaft) demeure sans conteste son apport le plus notable au cinéma mainstream, ingrédient que l’on retrouvera notamment décliné dans la plupart des séries policières télévisées des années à venir (Starsky & Hutch pour ne citer qu’un exemple). La blaxploitation constitue ainsi un véritable genre cinématographique, à l’instar du mélodrame ou de la science-fiction comme le rappelle Raphaël Bassan, qui ajoute d’ailleurs que l’un des théoriciens les plus sérieux de la communauté afro-américaine, Thomas Cripps, a intitulé à la fin des années 70 l’un de ses essais Black film as genre.

Bien qu’il répondait à un réel besoin et à une demande manifeste – donner une visibilité au vécu des Noirs – le cinéma de blaxploitation ne connaitra pourtant qu’un succès éphémère et disparaîtra subitement après seulement quelques années d’existence, victime sans doute de ses excès et de n’avoir pas su se renouveler. Cet âge d’or du cinéma noir aura tout de même permis à de nombreux cinéastes et acteurs afro-américains de passer devant et derrière la caméra mais aura surtout laissé le souvenir d’un véritable âge d’or du cinéma des Noirs américains, un cinéma foncièrement noir et radical, bien loin des productions mainstream et édulcorées du cinéma afro-américain d’aujourd’hui…

Regis Dubois

Passage extrait de mon ouvrage Le Cinéma des Noirs américains, entre intégration et contestation, Le Cerf, 2005, p. 133-136

> lire aussi La blaxploitation ou l’âge d’or du cinéma noir (I)


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