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Films de propagande février 19 2009

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Qu’il s’assume ouvertement comme tel ou non, qu’il se pare des attributs du divertissement ou du documentaire « scientifique » ou qu’il soit construit à partir d’images réelles, d’images fictives ou encore d’images animées, le film de propagande est partout. Rappelons que par « film de propagande », nous entendons les films qui ont pour vocation de servir le pouvoir en place en manipulant (« endoctrinant », « embrigadant ») les foules. Ce type de productions repose pour l’essentiel sur quelques recettes simplistes et éculées, qui même si elles ont quelque peu évolué, se résument toujours, pour aller vite, à diaboliser et caricaturer un « ennemi » menaçant et tout puissant en s’appuyant exclusivement sur le registre de l’émotion.

On peut résumer ainsi les grandes techniques de propagande « classiques » (mais toujours d’actualité) [1] :

- 1) Émouvoir : Faire appel à des concepts fédérateurs et vagues : les généralités peuvent provoquer une émotion intense dans l’auditoire. Par exemple, faire appel à l’amour de la patrie, au désir de paix, à la liberté, à la gloire, à la justice, à l’honneur, à la pureté, etc., permet de contrecarrer l’esprit critique de l’auditoire ; Faire peur : c’est le meilleur moyen de faire passer des solutions et arguments irrationnels ; Stéréotyper ou étiqueter : cette technique utilise les préjugés et les stéréotypes de l’auditoire pour le pousser à rejeter l’objet de la campagne de propagande ; Faire appel à un bouc émissaire : en jetant l’anathème sur un individu ou un groupe d’individus, accusés à tort d’être responsables d’un problème réel (ou supposé), le propagandiste peut éviter de parler des vrais responsables, et n’a pas à approfondir le problème lui-même.

- 2) Faire croire qu’il n’y a pas d’autres alternatives : Faire appel à des figures d’autorité : autrement dit des gens « respectables » et reconnus qui auront pour fonction de légitimer le discours, aussi dément soit-il ; S’appuyer sur des témoignages : ça fait toujours plus convaincant d’interroger les gens de la rue ou les spécialistes. Les témoignages marquent du sceau de la respectabilité le message de propagande ; Insister sur l’ « effet moutonnier » : c’est-à-dire insinuer qu’un mouvement de masse irrésistible est déjà engagé et qu’il s’agit donc pour le spectateur de s’inscrire dans le « sens de l’Histoire ».

- 3) Faire simple au risque de la falsification : Opérer des glissements sémantiques : qui consistent par exemple à dire “frappe aérienne” à la place de “bombardement”, “dommages collatéraux” à la place de “victimes civiles”, “libéralisme” à la place de “capitalisme”, etc. ; Rester dans le flou : il s’agit de rapporter des faits en les déformant ou de citer des statistiques sans en indiquer les sources. L’intention est de donner au discours un contenu d’apparence scientifique, sans permettre d’analyser sa validité ou son applicabilité ; Abuser de slogans : un slogan est une brève expression, facile à mémoriser et donc à reconnaître, qui permet de laisser une trace dans tous les esprits ; Avoir l’air « ordinaire » : pour gagner la confiance de son auditoire, le propagandiste emploie le niveau de langage et les manières (vêtements, gestes) d’une personne ordinaire.

Ça vous rappelle quelque chose ?…Mais d’abord, petit tour d’horizon des différentes expressions de la propagande au cinéma au cours de ce dernier siècle [2].

La propagande soviétique

Pour Lénine « le cinéma est de tous les arts le plus important ». C’est la raison pour laquelle il signe dès 1919 un décret de nationalisation du cinéma qui donne le monopole de la production et de la diffusion à l’État, décision très vite suivie par la création des deux premiers instituts de cinéma au monde. Priorité est donc donnée par le pouvoir bolchevik au septième art, considéré à juste titre comme un précieux outil de propagande et d’éducation des masses. Les conséquences de cette politique volontariste s’avèrent fort efficaces : le nombre de films passent de 11 en 1921 à 154 trois ans plus tard. Mais surtout, au sein des écoles de cinéma, une nouvelle génération de cinéastes révolutionnaires et talentueux accède à la réalisation et se lance avec enthousiasme dans des expérimentations artistiques de premier ordre.

Sans surprise, le cinéma soviétique va consiter essentiellement à diaboliser la bourgeoise et à célébrer la révolution d’octobre 1917 - et surtout le rôle déterminant joué par les bolchéviks et par leur chef suprême, Lénine.

La dimension ouvertement idéologique - et propagandiste - est complètment assumée par les cinéastes qui se prêtent pour la plupart volontiers à l’exercice, comme en témoigne le travail de Dziga Vertov (1895-1954) mu par une volonté de « déchiffrement communiste du monde réel ». Vertov qui se spécialise dans le film documentaire (Histoire de la guerre civile, 1922) parce qu’il considère que la fiction est aliénante (« le drame cinématographique est l’opium du peuple, à bas les fables bourgeoises et vive la vie telle qu’elle est »). Sergueï M. Eisenstein (1898-1948) est l’autre grand nom de ce cinéma soviétique de « l’âge d’or ». Avec sa trilogie historico-révolutionnaire constituée de La Grève (1924), Le Cuirassé Potemkine (1925) et Octobre (1927), il s’impose rapidement comme le chef de file du mouvement.

Quand approchent les années trente, et le durcissement du régime, la donne change et le cinéma trop intellectuel, trop avant-gardiste et trop formaliste de ces cinéastes dérange. Dès la conférence nationale du parti sur la cinématographie qui se tient en 1928 s’amorce un tournant radical. Décision est prise en effet d’orienter les films soviétiques vers de nouvelles normes, celles du modèle culturel stalinien. Plusieurs éléments définissent le réalisme socialiste appliqué au cinéma. Ils consistent principalement en un recentrage du récit sur le contenu – le scénario – au détriment de la forme. Pour rendre les œuvres accessibles au plus grand nombre, aux ouvriers, aux paysans et aux illettrés. Ceci implique une totale transparence de la lecture : fini donc les montages « intellectuels » compliqués. Par ailleurs, les consignes officielles encouragent fermement les réalisateurs à mettre en scène des histoires morales et divertissantes centrées sur des héros positifs et des sujets à connotation nationale (en accord avec la doctrine stalinienne de « construction du socialisme dans un seul pays ») qui se traduira notamment par un retour aux traditions folkloriques russes. Seuls les films d’animation pourront alors se permettre quelques innovations stylistiques.

Pour l’essentiel ce sont encore les films historico-révolutionnaire qui tiennent le haut du pavé, et qui réservent bien entendu une place de choix au héros suprême de la révolution : Lénine. Trois chants sur Lénine de Vertov (1934), montage d’images d’archives déifiant littéralement le chef bolchevik, est à ce titre instructif et offre un bel exemple du « culte de la personnalité » qui sévit alors en Union Soviétique. Nous pourrions aussi évoquer la fiction Lénine en Octobre (1937) de Mikhaïl Romm tout aussi idolâtre. Notons que les autres protagonistes d’Octobre, à commencer par le « traître » Trotski, demeurent bien entendu absents de ces réécritures historiques.

Mais la propagande atteint encore des sommets au lendemain de la Seconde Guerre mondiale sous le règne du “petit père des peuples” (Staline) qui sort grand vainqueur du conflit. Jusqu’en 1953, plusieurs films de fiction participent ainsi à l’édification du mythe stalinien et au culte de la personnalité qui atteint alors des sommets. Signalons en particulier Le Serment (M. Tchiaoureli, 1946), Le Troisième coup (I. Savtchenko, 1948) et La Bataille de Stalingrad (V. Petrov, 1949) qui présentent, sous les traits d’acteurs forts ressemblants, un généralissime infaillible et génial qui, en fin stratège, dirige seul toutes les opérations militaires depuis son bureau du Kremlin.

La propagande nazie

Quand Hitler accède au pouvoir en 1933, il entrevoit tout le profit qu’il peut tirer du cinéma. C’est Joseph Goebbels, ministre de la propagande et fin connaisseur du septième art, qui est chargé d’en planifier la production. Trois films de fiction, sortis dès 1933, pouvaient laisser présager de ce que serait le cinéma nazi : Le Jeune hitlérien Quex (H. Steinhoff), S.A. Mann brand (F. Seitz) et Hans Westmar (F. Wenzler). Tous trois évoquent l’esprit de sacrifice de jeunes Allemands dévoués à la cause nazie et victimes d’assassins communistes. Le tout construit sur un discours lénifiant et fort manichéen. Pourtant, passé l’année 1933 au cours de laquelle Hitler assoit son pouvoir, les films ouvertement propagandistes disparaissent des écrans. Priorité est en effet donnée aux œuvres légères de divertissement, leur but étant de rassurer et de divertir tout en travaillant discrètement au contrôle des esprits. Une exception notable toutefois : Leni Riefenstahl (1902-2003). Véritable égérie du régime hitlérien, elle est l’auteure de deux documentaires de propagande particulièrement éloquents : Le Triomphe de la volonté (1934) sur le congrès nazi de Nuremberg et Les Dieux du stade (1938) sur les jeux olympiques de 1936 à Berlin. Ces deux « chefs-d’œuvre » réalisent l’adéquation parfaite entre une idéologie (éloge du surhomme, culte du chef, de la jeunesse, du « beau », du « pur », de l’ordre, fascination pour les cérémonials monumentaux) et une esthétique appropriée basée sur l’harmonie et l’ordre (géométrie des cadrages, contre-plongées valorisantes, mouvements de caméra fluides, montage rythmé).

En 1940, alors que les camps de la mort on déjà commencé leur œuvre de terreur à travers l’Europe, sortent par ailleurs sur les écrans allemands, et bientôt dans les territoires occupés, trois films décisifs de propagande anti-Juifs: deux fictions historiques, Les actions des Rothschild à Waterloo (E. Waschneck) et surtout Le Juif Süss (V. Harlant) et un documentaire d’actualité intitulé Le Juif éternel (F. Hippler).

Distribué en France sous le titre Le Péril juif en 1942, Le Juif éternel (1940) est un virulent pamphlet antisémite censé exposer « scientifiquement » le « problème de la juiverie internationale » aux populations allemandes et européennes. La violence raciste et l’ignominie de ses propos en font un cas à part dans l’histoire du cinéma mondial, sans aucun doute l’œuvre la plus néfaste qui soit – et à ce titre, elle demeure toujours inaccessible au grand public.

Le silence quasi-unanime des historiens du cinéma sur ce film dit bien le malaise qui entoure ce « documentaire » pourtant largement diffusé à l’époque. « Hautement recommandé pour sa valeur artistique et pour servir la politique de l’État », expressément « recommandé à la jeunesse » par Goebbels en personne, Citons aussi cet autre sommet de la propagande antisémite nazie, Le Juif Süss (1940) qui raconte comment, au XVIIIème siècle, un juif machiavélique nommé Süss Oppenheimer, abusant de la naïve crédulité d’un duc, se fait nommer ministre du Wurtemberg et, sur les conseils malveillants d’un rabbin maléfique, abuse de son pouvoir pour persécuter les Aryens et privilégier les Juifs. Il ira jusqu’à violer une jeune fille avant d’être finalement arrêté et pendu par la foule en colère.

La propagande américaine

Le cinéma américain a toujours été idéologique, ne serait-ce que parce qu’il a pour dessein de vendre le “rêve américain”, même si dans ce cas il est délicat de parler de propagande puisque la production hollywoodienne ne relève pas directement d’une commande de l’état. Pour autant, le cinéma US s’est toujours largement construit autour d’un consensus national en participant à la diffusion des mythes américains - et de l’idéologie WASP (White Anglo-saxon Protestant), autrement dit de la classe dominante. Il  suffit pour s’en convaincre d’observer quelles images de l’Autre (Noirs, Indiens, Asiatiques…) Hollywood a longtemps véhiculé (voir mon article “Peaux-rouges, Noirs, Viets, Arabes, Aliens et autres mutans au cinéma“).

Toujours est-il que Hollywood se fait ouvertement propagandiste dans les années 50 durant le maccarthysme. A partir de 1947 l’hystérie anticommuniste, consécutive au refroidissement des relations Est-Ouest, s’abat ainsi sur le petit monde du cinéma US. C’est le début de la « classe aux sorcières » à Hollywood qui, de par l’importante médiatisation dont elle fait l’objet, constitue une cible de choix pour les responsables de l’HUAC (la commission des activités anti-américaines) qui y voient là un moyen opportun de promouvoir et de porter à la connaissance de tous les visées de leur croisade idéologique. Ainsi, désireuse, suivant les termes consacrés, de « purger » l’industrie hollywoodienne des « comploteurs communistes », l’HUAC s’emploie avec zèle, dès 1947, à poursuivre les réalisateurs, acteurs et scénaristes soupçonnés de sympathie envers le communisme et l’Union soviétique sous prétexte d’une sécurité nationale supposée en danger.

L’une des conséquences premières de la « chasse aux sorcières » (1947-1960) est ainsi l’élimination, au moins pour quelque temps, des éléments considérés comme politiquement subversifs. Ce qui explique que la production du moment reste aussi fortement dominée par un discours anticommuniste et sensiblement réactionnaire. Encouragées à faire la preuve de leur parfait « américanisme », les studios ne se font pas prier pour participer à cette vaste entreprise de propagande anti-rouges en produisant des œuvres aux titres évocateurs comme Le Rideaux de fer (1948), La Grande menace (1948), I married a Communist (1949), I was a Communist for the FBI (1951), etc. Parmi les films éminemment propagandistes, beaucoup affichent cependant un discours plus subtil, usant volontiers d’allégories. C’est le cas en particulier des œuvres de science-fiction mettant en scène des extraterrestres belliqueux venus de « la planète rouge » ou des insectes gigantesques produits de l’ère nucléaire : La Guerre des mondes (1953), Les Envahisseurs de la Planète Rouge (1953), Les Monstres attaquent la ville (1954), La Chose d’un autre monde (1951), etc. Toutes ces productions, la plupart de séries B, exploitent le thème alarmiste du complot communiste et jouent volontiers sur les fantasmes et les peurs suscitées par l’URSS et la Bombe atomique parmi les spectateurs américains. Mais ce discours allégorique anti-rouges ne s’arrête pas aux seuls films de S-F, d’autres genres seront aussi concernés : voir par exemple le western La Charge héroïque de John Ford (1949) ou, de manière plus explicite, le film noir Le Port de la drogue de Samuel Fuller (1953).

La propagande aujourd’hui en France…

Après ce rapide survol des moments forts de la propagande dans le cinéma mondial, revenons à la France d’aujourd’hui, car il ne fait aucun doute pour moi que les médias usent encore volontiers des mêmes techniques pour diaboliser certaines populations. Comme le relève très justement Noam Chomsky « La propagande est aux démocraties ce que la violence est aux dictatures ». C’est dire si la « fabrique du consentement » est partout, comme on a pu notamment le vérifier ces dernières années au sujet de la guerre en Irak, de l’Afghanistan, de la Yougoslavie ou encore des émeutes en banlieues. Et si propagande il y a, c’est parce que précisément c’est toujours le même point de vue qui s’exprime: celui du pouvoir politique, économique, médiatique, autrement dit celui de la bourgeoisie.

Mais le mieux est encore de laisser la parole aux images, qui se suffisent il me semble à elles-mêmes…

Pour en savoir plus sur le cinéma de progande, lire Une histoire mondiale des cinémas de propagande de Jean-Pierre Bertin-Maghit (Nouveau Monde, 2008).

[1] Ces méthodes ont été analysées entre les deux guerres par un groupe de scientifiques américains regroupés autour de l’Institut pour l’analyse de la propagande (Institute for Propaganda Analysis). Source : Wikipedia

[2] De nombreux passages sont tirés de mon livre Une histoire politique du cinéma (Sulliver, 2007).


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