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Que sont les réalisateurs noirs devenus ? octobre 29 2008

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 Article paru dans Brazil n°5, mars 2003

Au moment où sort sur nos écrans le nouveau et quinzième long-métrage de Spike Lee, chantre et héros du cinéma afro-américain, il nous a paru particulièrement intéressant de revenir sur tous ces autres cinéastes noirs apparus sur la scène médiatique à l’aube des années 90 et disparus depuis sans crier gare et sans que personne n’y ait vraiment prêté attention. 

Souvenez-vous, c’était en 1991-1992, une avalanche de films blacks, coïncidant avec l’avènement du gangsta’rap, annonçait avec force et fracas la nouvelle vague du cinéma noir américain, le “cinéma new jack”. L’appellation vient bien sûr du film-manifeste de Mario Van Peebles intitulé New Jack City et sorti en 1991 (avec Ice-T et Wesley Snipes notamment dans les rôles-titres). Vingt ans après son père - l’iconoclaste Melvin Van Peebles réalisateur en 1971 du mythique et sulfureux Sweet Sweetback’s Baadasssss Song - Mario lançait ainsi la mode du film “ghettocentiste” synonyme de gangs, de drogue et de fusillades. Le film-rap était né.

En cette seule année 1991 pas moins de quinze autres longs-métrages de cinéastes noirs allaient être distribués aux USA, davantage que durant toute la décennie précédente ! Parmi ceux-là citons le remarquable Boyz’N the Hood de John Singleton, plongée ahurissante dans le quotidien de teenagers noirs de South Central (L.A.). Nommé aux Oscars comme meilleur scénariste et meilleur réalisateur, Singleton devenait alors le plus jeune cinéaste à concourir depuis Orson Welles et le premier réalisateur afro-américain de toute l’histoire du cinéma. Parmi les autres films du moment citons pêle-mêle Straight Out of Brooklyn de Matty Rich et Hangin’ With the Homeboys de Joseph Vasquez mais aussi, dans un registre plus sage et plus rétro, Rage in Harlem de l’acteur Bill Duke et The Five Heartbeats de Robert Townsend, sans oublier le polémique Jungle Fever du déjà presque vétéran Spike Lee ou des œuvres moins connues comme House Party 2 de Doug McHenry, Livin’ Large de Michael Schultz, Strictly Business de Kevin Hooks, True Identity de Charles Lane, etc. Et tout ceci durant la seule année 91 !

Par la suite, d’autres films et d’autres réalisateurs blacks vont émerger, au nombre desquels le sympathique Thomas Carter auteur de Swing Kids en 1993 ou Ernest Dickerson, ex-chef op’ de Spike Lee et auteur de Juice en 1992 (avec Tupac Shakur) et de plusieurs navets innommables par la suite. Pour ma part, je retiendrais surtout LA révélation du moment en la matière : les frères Hugues, Albert et Allen, jumeaux géniaux et surdoués auteur en 1993 du très scorsesien Menace II Society et du non moins talentueux Dead Presidents (ou Génération sacrifiée en français - sic) trois ans plus tard. L’époque était bénie et la mode se teintait de noir et de sonorités urbaines et rapeuses.

Mais l’effet-mode passant, éphémère par définition, la plupart de ces cinéastes connaîtront par la suite quelques déboires pour mener à terme de nouveaux projets. En effet, sitôt le filon noir épuisé – comme dans les années 70 avec la blaxploitation – les producteurs en revinrent à leurs bonnes vieilles habitudes et à leurs bonnes vieilles recettes des blockbusters WASP. La faille s’était résorbée. Les portes se trouvaient à nouveau fermées pour les jeunes cinéastes issus de minorités. Conséquence : les films blacks se sont fait de plus en plus rares à partir de l’année 1995 environ et, vu d’ici en France, ils ont pour ainsi dire disparus du jour au lendemain. Enfin, pas tout à fait. Spike Lee, à la fois parrain et instigateur de cette nouvelle vague, continue de réaliser, bon an mal an, un peu comme Woody Allen, son petit film chaque année avec la bienveillance de la critique française. Idem pour son “poulain” John Singleton, moins prolifique toutefois, revenu sur le devant de la scène avec le remake Shaft en 2000 et Baby Boy plus récemment. Quant aux frères Hugues, on a pu voir en France leur From Hell avec Johnny Depp l’année passée (Dead Presidents demeurant inédit chez nous). Oui mais, tous les autres, qu’ont-ils bien pu devenir ?

En vérité la plupart se sont tournés vers la télé, moyen plus abordable de se maintenir dans le circuit. D’autres ont persévéré, mais à quel prix… Beaucoup n’ont eu d’autres choix en effet que de se spécialiser dans la confection à la chaîne de films d’action de série B consommables directement en vidéo (il faut bien gagner sa vie). C’est le cas de réalisateurs comme Kevin Hooks (Liens d’aciers avec Stephen Baldwin, Black Dog avec Patrick Swayze) ou Robert Townsend (BAPS avec Halle Berry) et Ernest Dickerson (A l’épreuve des Balles avec Damon Wayans et Adam Sandler). D’autres cependant ont gardé leurs ambitions artistiques intactes (ou presque). Mais la plupart du temps ils ont été contraints de réaliser des produits grand public, comprenez WASP. Suivez mon regard : Spike Lee (Summer of Sam et 25 Hours), les frères Hugues  (From Hell) ou Carl Franklin (Contre-jour) auteur en 1990 du cultissime One False Move (Un faux mouvement). Et que dire de Charles Burnett, cinéaste comme il en existe peu et qui a déjà, par le passé, fait largement ses preuves (notamment avec le magnifique To Sleep with Anger en 1990) mais qui peine toujours autant à financer ses films et à les voir distribuer à l’étranger. Bref, le bilan n’est pas des plus gratifiants. Hécatombe du côté des cinéastes noirs, autocensure chez ceux qui restent, distribution internationale déplorable des quelques rares films produits et surtout disparition d’un genre, pas toujours du meilleur goût, j’en conviens, mais qui comme tout genre réserve ses chef-d’œuvres (Do the Right Thing, Boyz’N the Hood, Menace II Society…). Faudra-t-il encore attendre vingt ans pour que réapparaisse une nouvelle “nouvelle vague noire” ? En attendant R.I.P. (”Rest In Peace”).

Régis Dubois


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