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Des héros de gauche au cinéma ? octobre 29 2008

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Article inédit écrit en collaboration avec Boris Faure

Qu’est-ce qu’un héros de gauche ? Et existe-t-il des héros de gauche au cinéma ? C’est à partir de ces problématiques que nous est venu l’idée d’écrire cet article. Mais contrairement à ce que l’on pourrait penser au premier abord le héros de gauche est naturellement le personnage principal des fictions progressistes , le sujet s’avère plus complexe qu’il n’y paraît.  Car très vite une autre question s’est imposée à nous : Et si le héros, et à fortiori le héros de cinéma, était par définition de droite ?

Héros de droite

A l’origine, étymologiquement, le héros désigne un demi-dieu de l’antiquité, un être invincible, martial et autoritaire tel Hercule. Par la suite, l’historiographie officielle et le roman bourgeois en feront pareillement un personnage d’exception, un être supérieur parmi les hommes, de Vercingétorix à De Gaulle et de D’Artagnan à Arsène Lupin. C’est un fait, le héros doit, pour mériter son titre, faire preuve de toutes les qualités imaginables : bravoure, force, intelligence et grandeur d’âme. Il est, de ce fait, supérieur aux autres. Voilà bien déjà, il nous semble, à la naissance même du concept de héros, une pensée de droite.

Or le cinéma, et plus particulièrement le cinéma hollywoodien, va pousser encore plus loin cette logique de « droitisation » du héros, forgeant de film en film un modèle standard de super-héros de droite, de Tarzan à Rambo en passant par John Wayne, James Bond et Luke Skywalker. Celui-ci sera en effet le plus souvent exceptionnel, unique, individualiste, supérieur, « élu », sûr de lui et accessoirement arrogant, toujours vainqueur, héroïque et glorieux, fort et viril (donc masculin) et œuvrera instinctivement au service de l’ordre établi – ce qui en fait ontologiquement un conservateur au service des puissants. En somme, le héros justifierait une sorte de hiérarchie sociale parmi les hommes. Au sommet de la pyramide trône le héros, en bas végète le peuple, éternel figurant inconsistant. Beaucoup d’appelés mais peu d’élus. D’un côté le vertueux, le talentueux et le fort, et de l’autre tous les autres, c’est-à-dire les « faibles ».

C’est une constante du cinéma hollywoodien qui, rappelons-le, demeure le principal producteur de films au monde. Grand pourvoyeur de héros cinématographiques s’il en est, le spectacle hollywoodien repose pour l’essentiel sur la figure de l’homme providentiel, du guerrier sauveur du monde, moraliste et sans scrupule, apparenté à un demi-dieu (le héros-star). Cette typologie s’incarne jusqu’au paroxysme dans la figure du super-héros inspirés des comic books, tel Superman le bien nommé, véritable caricature du surhomme nietzschéen. Autant de valeurs en somme qui n’appartiennent résolument pas à l’imaginaire de gauche.

Ainsi, il serait possible de décliner à l’infini les exemples des héros de droite du cinéma hollywoodien : le héros fascisant (le Charles Bronson d’Un Justicier dans la ville), le héros anticommuniste (James Bond), le héros reaganien (les personnages bodybuildés du quatuor Stallone-Schwarzenegger-Norris-Willis), le héros nationaliste (Mel Gibson dans Le Patriote), le héros impérialiste (John Wayne, Tarzan), le golden boy winner (le Tom Cruise de Cocktail à Mission Impossible en passant par Top Gun)… Alors bien sûr on pourra dire qu’il ne s’agit-là que de héros américains et que le cinéma hollywoodien étant essentiellement de droite, il est normal que ces héros le soit aussi. Oui mais non. Car la figure du héros, à l’instar du cinéma US, est universel. Prenons le cas du cinéma stalinien par exemple, en quoi un héros « socialiste » comme Alexandre Nevski est-il si éloigné d’un cowboy justicier façon John Wayne ? Mais alors est-ce à dire qu’il n’existerait pas de héros de gauche ?

Antihéros de gauche

Qu’est-ce qui pourrait en fait définir un héros de gauche ? L’inverse sans doute de ce qui caractérise le héros de droite. Par exemple, le héros de gauche devrait être non pas un individu unique et exceptionnel mais une entité collective. De la même façon, la qualité première du héros de gauche ne devrait pas être sa force (trop fasciste) ni sa bonté d’âme (trop chrétien), sa morale (trop bourgeois), ni sa réussite (trop capitaliste). En somme, il ne devrait pas être exceptionnel mais être comme tout le monde, un homme du peuple parmi tant d’autres. Pour sûr, soudain la stature du héros en prend un sacré coup.

Et si le héros de gauche était alors avant tout un antihéros ? Songeons en effet à tous ces films qui doutent, qui contestent, qui tentent de dresser un état des lieux des problèmes sociaux, bref qui refusent tout triomphaliste pro-gouvernemental en mettant en scène des personnages de loosers : les films noirs comme ceux avec Bogart (du Faucon Maltais au Grand sommeil), les œuvres pessimistes du Nouvel Hollywood (Easy Rider, Un Après-midi de chien, Votez McKay, Vol au dessus d’un nid de coucou), les films « sociaux », américains ou britanniques (Je suis un évadé, Les Raisins de la colère, Les Virtuoses, My Name is Joe), les œuvres néoréalistes italiennes (Le Voleur de bicyclette, Rome Ville Ouverte) ou encore des films relevant du réalisme poétique français (avec le Gabin de La Belle Equipe, Pépé le Moko, Le Jour se lève). Tous ces « héros » finissent mal pour la plupart et ne sont résolument pas des « winners ». Bien sûr nous jouons ici avec le double sens du mot héros, qui signifie tout autant un être héroïque et un personnage principal de fiction. Mais cela ne revient-il pas, au cinéma, à la même chose ? Le héros cinématographique est celui qui conduit la narration et auquel nous sommes amenés à nous identifier par sympathie. C’est à la fois le héros du film (= le personnage principal) mais aussi celui qui gagne nos faveur par ses qualités (= le héros), même si c’est un perdant.

Mais si le héros de gauche est un éternel looser, est-ce à dire que la gauche est irrémédiablement vouée à l’échec, à la résistance passive et à l’opposition stérile ? Il semblerait en effet, car en un sens le « héros » de gauche ne peut être triomphaliste au risque de faire partie des vainqueurs, c’est-à-dire des dominants, des oppresseurs (on l’a vu partout où la révolution a triomphé). L’homme de gauche est voué à appartenir au camp des perdants, des opprimés. Et c’est bien le problème de la gauche (entendu, de la vraie gauche), comme nous l’enseigne toute l’histoire du XXe siècle. De part son positionnement idéologique, l’homme de gauche nourrit trop de scrupules, il doute, rêve, discute et théorise, et ne fait pas le poids face à un adversaire pragmatique qui ne s’embarrasse pas de tant d’exigence, de revendications ou de sentiments humanistes (voir, parmi d’autres exemples, l’épisode de la Commune de Paris). Partant de ce postulat pour le moins décourageant, la gauche a ressenti, depuis disons la fin du XIXe siècle, le besoin de « fabriquer » des « héros de gauche » sur le modèle des grands hommes de la culture judéo-chrétienne bourgeoise, et ceci afin de galvaniser les foules et de mobiliser les masses : héros prolétariens, socialistes, stakhanovistes, anarchistes, révolutionnaires, tiers-mondistes, résistants, martyrs et autres, créant ce faisant une véritable galerie d’icones des « hommes célèbres de gauche ». Pratique au demeurant un peu douteuse et aux conséquences désastreuses allant du culte de la personnalité (Lénine, Staline, Mao) à la récupération marchande (voir l’effigie du Che que l’on retrouve sur les sacs, les casquettes et les trousses des teenagers à l’instar d’une vulgaire marque de vêtement). Naturellement le cinéma a suivi cette voie, d’autant plus que le récit cinématographique a besoin, pour fonctionner à plein, d’instaurer un processus d’identification entre le spectateur et le personnage principal, le héros qui, par ses qualités exceptionnels, sort du lot des commun des mortels.

Faux héros de gauche

Partant de ce modèle de « l’homme exceptionnel de gauche qui réussit », quels seraient donc les héros de gauche du cinéma ? Si l’on regarde simplement le cinéma américain, on pourrait en citer beaucoup en fait : le redresseur de tort (Zorro, Robin des Bois), l’anarchiste (Charlot), le rebelle (James Dean), l’insurgé (Spartacus), le pacifiste (Kevin Costner dans Danse avec les Loups), le militant (Adrian Brody dans Bread and Roses), l’idéaliste (James Stewart dans les films de Capra), le légaliste (Henry Fonda dans 12 Hommes en colère), l’écologiste (Robert Redford dans Jeremia Johnson)… Notons que ces personnages sont de vrais héros dans le sens où ils sortent toujours plus ou moins vainqueurs de leur face à face avec l’oppresseur. Ce sont donc des héros positifs (même s’ils meurent, leur lutte se solde par une victoire) et non des loosers, des anti-héros.

Mais tous ces héros sont-ils encore des héros de gauche au sens propre ? Il nous semble que du moment qu’un personnage se différencie des autres par des qualités exceptionnelles, le film induit déjà une lecture hiérarchisée des relations humaines. En fait, du moment qu’il y a un héros (auquel le spectateur est convié à s’identifier) il y a déjà « trahison » des idéaux de gauche. Car les concepts même d’individualisme, de réussite, de supériorité, appartiennent résolument au vocabulaire de droite. Et d’ailleurs, l’idée de réussite personnelle (liée à toute résolution d’intrigue), synonyme le plus souvent de « succès story » dans le cinéma américain, relève d’une conception idéologique « éminemment favorable à l’éthique capitaliste » comme le rappelle Guy Hennebelle. Conception inscrite dans les fondements même de l’ « american dream » selon laquelle toute personne, si elle s’en donne les moyens, peut accéder au bonheur et à la réussite, sous-entendant que tout le monde a les mêmes chances au départ… C’est le mythe du « self-made-man » si cher à la nation américaine. Cette conception darwiniste de la réussite personnelle, fondée sur la valeur physique et morale de l’individu, permet du même coup de justifier les inégalités présentes au sein de la société : puisque le héros parvient à ses fins (grâce à son courage, à sa valeur morale), celui qui ne réussit pas est le seul responsable de son échec. On voit vite où tout cela mène. Par ailleurs il y aurait aussi beaucoup à dire sur les implications idéologiques du processus d’identification. Pour Brecht par exemple toute identification est dangereuse dans la mesure où elle suspend le jugement et l’esprit critique. Pareillement, pour les auteurs de L’Esthétique du film, « le cinéma à tendance propagandiste a souvent compris l’intérêt d’utiliser à son bénéfice (et ceci quelle que soit son idéologie) cet état de régression narcissique du spectateur en construisant des fictions adéquates, à forte identification ». Bref, on l’aura compris, le « héros de gauche » est pour ainsi dire un oxymore, une anomalie, un non-sens, tant nous semble-t-il, tout ce qui se rattache à l’idée d’héroïsme est contraire à la pensée de gauche.

Vrais héros de gauche

Que serait donc un vrai héros de gauche ? Sans doute, pour commencer, un héros collectif, comme les « masse-héros » des premiers Eisenstein, composé de gens du peuple comme dans les films de Ken Loach, Riff Raff par exemple. Des héros sans exception en somme, un peu dans la veine du personnage campé par Jalil Lespert dans Ressources Humaines. Des héros surtout qui œuvreraient dans l’intérêt de tous, contre l’injustice et pour le progrès social, à l’instar des personnages de Z, Erin Brockovich, Les Hommes du Président, Norma Rae et de tant d’autres œuvres contestataires. Et si en plus ils pouvaient être, dans le même temps, internationaliste (comme dans Land and Freedom de Loach), écologiste (comme dans La Belle verte de Coline Serreau), féministe (comme dans Sel de la terre de Biberman), antiraciste (comme dans Cry Freedom d’Attenborough), féministe (comme dans Thelma et Louise de Scott) et anti-impérialiste (comme dans Carla’s Song de Loach)… bref,  ce serait alors vraiment des héros de gauche.

  Régis Dubois & Boris Faure


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