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Analyse d’une photographie : “Felix, Gladys et Rover” d’Elliot Erwitt (1974) octobre 28 2008

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Quelle drôle de photo ! Et quel chien étrange ! Voilà les premières réactions que peut susciter ce cliché tout à la fois étonnant, comique et bizarre. Il s’agit d’une photographie d’Elliott Erwitt qui s’est fait, entre autres, une spécialité d’immortaliser le meilleur ami de l’Homme (voir son livre Quelle vie de chien). Photographie singulière donc, au titre d’ailleurs tout aussi cocasse, qui tout à la fois amuse et surprend. Mais d’où nait cette « drôle étrangeté » ?  Assurément du point de vue. Nous allons ainsi montrer que si cette image est comique et incongrue c’est certainement parce qu’elle parvient à réinventer notre regard d’humain sur le monde canin.

      Observons la scène. Que voit-on ? De gauche à droite : Deux pattes appartenant sans aucun doute à un gros chien, type dogue allemand (Felix, selon la légende). Deux jambes chaussées de bottes à talons, sans doute celles d’une femme (Gladys). Et un petit chien, Rover, qui nous observe. Notons d’ores et déjà que le chien de gauche est cadré de telle sorte que nous ne voyons que ses pattes avants. Ce choix crée, au premier regard, une certaine confusion. En effet, de par leur taille (imposante), leur texture (peau/cuir), leur position (alignée) et leur nombre (deux et non quatre), ces pattes se confondraient presque avec les jambes de la dame. Cette personnification de l’animal – ou cette anthropomorphisation – est bien sûr encore plus flagrante pour ce qui concerne le petit chien de droite. Celui-ci est habillé comme un être humain, ou plutôt comme un garçon, et nous apparaît pour le moins ridicule. Ses pattes minuscules, son strabisme divergeant, son bonnet à ponpon et son air interloqué amuse. On croirait le personnage presque sorti d’un film de Walt Disney. Il ne lui manque que la parole. Mais, au-delà de l’aspect cartoonesque et grotesque, il me semble que le rire naît aussi en grande partie de la gêne. Car ce cliché a la particularité de brouiller nos repères tant il joue sur la confusion. Confusion des rôles mais aussi des échelles.

Tout d’abord ce qui surprend dans ce portrait c’est la cohabitation du très grand et du très petit. La construction géométrique de l’image fait la part belle aux quatre grandes verticales formées par les deux pattes et les deux jambes. Ces volumes contrastés et rectilignes connotent la force, la rigidité et le dynamisme. Ce sentiment de puissance est renforcé par le fait que tout le reste des corps reste hors-champs, suscitant ainsi vivement notre imagination (mais quelle taille font-ils ?). Cette impression de démesure est bien sûr créée par le fort contraste qui oppose Felix et Gladys d’un côté et Rover de l’autre. Ajoutons que le point de vue original au ras du sol brouille tout autant les repères scalaires. S’agit-il d’un gros plan ou d’un plan d’ensemble ? Tout dépend de qui l’on prend comme référence. L’Homme ou le chien Rover. Etant donné que c’est le petit chien qui est le sujet de la photo et qu’il est vêtu comme un homme, on comprend que la confusion ne fait qu’augmenter. C’est aussi pour cela que les deux autres personnages paraissent si grands. Tout ceci est pour le moins déconcertant. D’autant que le trouble, pour ne pas dire le malaise, naît aussi de la confusion des genres. En effet, ce qui peut se jouer ici, inconsciemment sans doute, c’est l’idée que Felix, le grand chien, et Gladys, la femme, forme un couple dont Rover, le petit chien, serait le rejeton. Vous me direz que c’est un peu osé, pourtant Rover n’est-il pas en quelque sorte – du fait de son accoutrement et de son air – un mélange de chien et de garçonnet. Et j’ajouterai qu’Erwitt joue sur cet amalgame en choisissant comme légende trois prénoms « humains » sans distinguer ceux des chiens et ceux de la maîtresse.

Ainsi, ce qui surprend assurément c’est bien ce regard original que porte le photographe sur ce trio improbable. Un point de vue peu commun, qu’en tant que passant l’on adopte très rarement, et qui donne une toute autre mesure aux choses et aux êtres. Ce point de vue déconcertant c’est bien sûr celui d’un petit chien qui verrait le monde d’une façon bien différente de la notre. Ajoutons que cette « drôle étrangeté » naît aussi de l’atmosphère presque fantastique liée à la très petite profondeur de champ qui plonge l’essentiel de l’image dans le flou et, en partie, du malaise lié à une hypothétique relation zoophile. Tout ceci, on l’aura compris, n’est que le résultat d’un point de vue personnel dont la vocation est bien de réinventer le regard et la réalité. C’est, je crois, l’un des enjeux essentiels de l’art photographique.

Régis Dubois ©lesensdesimages2008


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